Certains n'ont pas attendu que le feu soit éteint pour désigner des coupables. Ce n'est pas ma façon de faire. Maintenant que c'est éteint, parlons du fond. Pas pour accuser : pour préparer.
Il y a un triptyque que nous avons tous appris, aux gestes de premiers secours, à l'école : protéger, alerter, secourir. Il dit, dans l'ordre, tout ce que ce feu nous demande.
Protéger
Protéger, c'est tout ce qui se passe avant l'étincelle. Et c'est là que nous sommes les plus faibles, pour une raison simple : la prévention ne se voit pas. On inaugure une caserne, pas un débroussaillage.
Pourtant les chiffres sont têtus. 1€ investi en prévention économise 2€ en dommages, selon une étude de la Banque mondiale pour la Commission européenne. Certaines estimations françaises vont bien au-delà. Et la prévention représente aujourd'hui moins de 15 % des sommes consacrées à la lutte contre le feu.
Concrètement, chez nous, protéger veut dire trois choses.
1) Débroussailler : les obligations légales existent, mais elles sont mal connues, peu accompagnées, et elles coûtent cher à des propriétaires qui ne peuvent pas toujours suivre. Aider à les respecter vaudrait mieux que faire semblant de croire qu'elles le sont.
2) Entretenir des coupures dans les massifs, et là, nos agriculteurs et nos éleveurs sont la solution : un troupeau qui pâture, une vigne, un verger, c'est un coupe-feu vivant. Le pastoralisme n'est pas du folklore, c'est de la sécurité civile.
3) Permettre aux secours d'atteindre le feu : un massif sans accès est un massif qu'on regarde brûler. La communauté de communes dont je suis élue, entre Crest et Saillans, construit une piste d'accès des secours au massif de Saoû, la plus importante du genre dans la région. Ce chantier inquiète, et je le comprends : ouvrir une piste de plusieurs kilomètres dans un massif, c'est abîmer un peu la forêt qu'on cherche justement à protéger. Le dilemme est réel. Mais le feu vient d'y répondre à sa façon : une forêt que les secours ne peuvent pas atteindre est une forêt qu'on regardera brûler.
Alerter
Le feu de Justin nous a appris quelque chose de précis : il a couvé, dans un massif escarpé, avant de repartir violemment. Le vrai combat s'est joué là, dans ces jours où il était petit et où personne ne pouvait le voir.
Alerter, c'est donc d'abord détecter. Des caméras de guet sur les points hauts, des capteurs, la surveillance par satellite que d'autres pays déploient déjà : ces technologies existent, elles progressent vite, et elles coûtent une fraction de ce que coûte une semaine de Canadair. Je ne sais pas ce dont notre département dispose exactement aujourd'hui, et c'est bien une partie du problème : personne ne le sait vraiment. C'est une question que je poserai, précisément, à ceux qui savent.
Alerter, c'est aussi prévenir les habitants. Les évacuations de ce feu ont été bien menées, et les dispositifs d'alerte existent dans les communes qui ont les moyens de les tenir. La vraie question se pose dans les tout petits villages, ceux-là mêmes qui ont été évacués : à cent habitants, sans employé municipal, qui prévient qui, comment, et où va-t-on ?
Secourir
Secourir, ce sont d'abord des femmes et des hommes. Près de 500 pompiers ont tenu ce feu, et la grande majorité des sapeurs-pompiers de France sont des volontaires : des gens qui ont un métier, un employeur, une famille, et qui partent quand ça sonne. Ce modèle est un trésor, et il est fragile. Le protéger, c'est faciliter la vie de ceux qui s'engagent, et de ceux qui les emploient : un artisan, un patron de PME qui libère son salarié volontaire rend un service au pays. Il doit y trouver de la reconnaissance, pas des complications.
Et puis il y a ce que nous avons tous vu ces derniers jours : des chambres offertes, des repas cuisinés, des collectes improvisées à la sortie des magasins. Cette énergie s'est organisée toute seule, magnifiquement. Imaginons ce qu'elle donnerait si on lui préparait un cadre. La loi permet aux communes de créer des réserves communales de sécurité civile : des habitants volontaires, connus, un minimum formés, mobilisables en appui. Voilà une idée qui ne coûte presque rien, et qui transformerait la solidarité de juillet en force permanente.
Ce que j'en retiens
La leçon de ce feu tient en un mot : l'anticipation. Rien de ce qui précède n'est spectaculaire. Tout demande du temps long, de la constance, un peu d'argent placé au bon endroit plutôt que beaucoup d'argent dépensé dans l'urgence. Le contraire, nous venons de le vivre : une vallée à l'arrêt, des professionnels du tourisme qui comptent les annulations, des volontaires qui ont laissé leur travail, des hectares qui mettront des décennies à revenir.
Je vais creuser chacun de ces sujets pendant l’été, avec ceux qui savent : les pompiers, les élus, les forestiers, les agriculteurs. Pour que la prochaine fois, et il y aura une prochaine fois, on se souvienne d'avoir préparé.
À bientôt,
Rose
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